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La baraka s’est retirée. La montagne est restée.

Après les pluies exceptionnelles qu’a connues une grande partie du Maroc en janvier, j’avais envie de retourner dans le Haut Atlas, à Tachedirt. Ce village perché à 2400 m est le point de départ de plusieurs ascensions vers des sommets entre 3000 et 4000 mètres, dans une partie encore relativement peu fréquentée du massif du Toubkal.

La semaine précédant mon départ, je surveillais la météo et l’état de l’enneigement sans arrêt. Chaque fois qu’il pleuvait à Casablanca, je consultais les prévisions et les relevés d’altitude. Les mesures indiquaient que la couche de neige atteignait par endroits près de deux mètres.

J’ai appelé Ibrahim et Rachid, deux amis de longue date, guides de montagne amateurs originaires du village, rencontrés lors de précédents séjours dans la région. Ils m’ont confirmé l’importance de l’enneigement, l’ouverture de la route et des conditions idéales pour partir.

Je me suis rendu à Marrakech en train, puis j’ai pris un grand taxi jusqu’à Imlil. De là, il me restait une dizaine de kilomètres à parcourir à pied pour rejoindre le gîte tenu par Brahim.

Depuis le train vers Marrakech, au niveau du parc de Jbilet, le paysage est étonnamment vert pour cette région semi-désertique.

Chaque fois que j’emprunte cet itinéraire, depuis mon premier passage en 2009, je passe une bonne partie du trajet à observer les transformations du paysage, les nouvelles constructions, les visages des habitants. D’année en année, le même constat s’impose : le béton progresse partout.

Dès la sortie de Marrakech apparaissent, ici et là, des projets immobiliers : villas à moitié achevées, résidences fermées, appartements prétendument « haut standing ». L’argument commercial est presque toujours le même : vivre « au pied de l’Atlas », « à proximité du golf royal », ou au cœur d’un domaine affublé d’un nom anglais aussi creux que prétentieux.

Les promoteurs excellent dans l’art des anglicismes et des dénominations superficielles. Ils habillent leurs projets d’un vocabulaire de luxe et d’exclusivité, alors même que leurs constructions font disparaître ce qu’elles prétendent offrir.

Des terres agricoles autrefois très fertiles sont transformées en lotissements destinés à des Marocains et à des étrangers aisés, en quête d’un pied-à-terre face aux sommets enneigés. Beaucoup de ces habitations ne sont occupées que quelques semaines par an, entre novembre et avril, quand les températures sont les plus clémentes.

Ces villas arborent presque toutes le même style brutal et linéaire. Le béton règne en maître. De grandes baies vitrées se cachent derrière des volets roulants. Chaque maison a son carré de gazon, son climatiseur, et, quand les moyens le permettent, sa piscine.

En voyant se multiplier les pelouses artificiellement entretenues et les bassins privés, je ne peux pas m’empêcher de me demander comment tous ces lotissements seront approvisionnés en eau, alors que le pays fait face à un stress hydrique sévère.

Comment peut-on autoriser un tel bétonnage des terres agricoles ? Existe-t-il une véritable politique d’aménagement du territoire ? Y a-t-il un débat public sur l’avenir de ces territoires ?

Et comment ces constructions, gourmandes en eau et en énergie, pourront-elles résister aux bouleversements climatiques déjà à l’œuvre ?

Le Marocain ordinaire répondrait probablement par quelques mots devenus familiers : corruption, spéculation, blanchiment d’argent, laxisme, affairisme. Il ajouterait que l’attachement à la terre a disparu, que la société devient individualiste, que la nature et le bien commun sont secondaires.

C’est sans doute une explication trop simple. Mais elle dit quelque chose du sentiment d’impuissance qui domine face à la rapidité des transformations, et à l’impression que les décisions échappent toujours aux citoyens.

Autrefois, les lotissements s’arrêtaient à quelques kilomètres de Marrakech, sur la route d’Asni. Aujourd’hui, les constructions se succèdent presque sans interruption jusqu’à Taddart. Même au-delà, on continue d’apercevoir, de part et d’autre de la route, des chantiers et des pelleteuses.

La discontinuité verte disparaît peu à peu. Il reste de moins en moins d’endroits où le regard puisse se poser sans rencontrer un mur, une clôture, une carcasse de béton. La propriété privée avance, le bâti s’impose, le paysage recule. Le moindre lopin de terre est désormais perçu comme un capital immobilier potentiel.

À partir de Tahanaout commence l’arrière-pays amazigh. Là encore, le constat est similaire : de nombreux villages perdent progressivement leur caractère architectural.

Les maisons traditionnelles en terre, héritage ancien d’une adaptation millénaire au climat et aux matériaux disponibles, sont remplacées par des constructions cubiques en béton, souvent standardisées, sans lien avec leur environnement.

Ce choix n’est pourtant pas difficile à comprendre. Le béton reste associé à la modernité, à la solidité, à la réussite sociale. La maison en pisé, à l’inverse, renvoie encore trop souvent à une image dévalorisée de la ruralité et de la pauvreté.

On construit donc comme le voisin. On élève des murs pour se protéger des regards, et on prévoit, au rez-de-chaussée, des garages ou des locaux susceptibles de produire un jour un revenu locatif.

Ces nouvelles maisons remplissent une fonction immédiate : elles abritent une famille et représentent parfois le principal investissement de toute une vie. Mais à mesure que ce modèle se généralise, une architecture façonnée par des siècles de savoir-faire disparaît, cédant la place à un habitat uniforme, qui pourrait aussi bien se trouver à la périphérie de Marrakech que dans une vallée reculée du Haut Atlas.

La couverture végétale se réduit, elle aussi, inexorablement. Les forêts du parc du Toubkal deviennent plus clairsemées, les arbres plus espacés. De nouvelles routes entaillent les versants. Des antennes-relais et diverses infrastructures techniques s’imposent dans le paysage.

À l’approche d’Asni, les stigmates du séisme de 2023 sont encore visibles : éboulements, blocs de pierre au bord de la route, maisons fissurées, et, ici et là, de nouvelles habitations construites dans le cadre des programmes de reconstruction.

Asni est la dernière bourgade importante avant la montée vers le massif. On commence à y sentir l’air frais de la montagne, l’odeur du bois brûlé, un silence relatif et les premiers signes d’une végétation montagnarde.

Mais là aussi, le changement se fait sentir. Les touristes sont plus nombreux. Les agences de trekking, les « écolodges », les cafés et les enseignes de restauration rapide se multiplient. Les tacos et les hamburgers côtoient désormais les tajines. Les téléphones captent les regards, les modes de consommation se standardisent.

Les tenues traditionnelles se font plus rares, remplacées par des jeans, des tee-shirts, des survêtements, mais aussi par des vêtements inspirés des modes moyen-orientales ou turques. Les djellabas et les rezas disparaissent peu à peu du paysage quotidien.

Je me surprends à penser que les Berbères sont « de moins en moins berbères ». Mais cette formule est à la fois injuste et trop facile. Une identité ne disparaît pas parce qu’une personne porte un jean, consulte son téléphone ou préfère manger un taco.

Les habitants de ces montagnes ne sont pas les figurants d’un décor folklorique destiné à satisfaire la nostalgie des visiteurs. Ils ont, eux aussi, le droit de changer, de rechercher le confort, de choisir leur manière de vivre.

La question n’est pas de savoir s’ils restent suffisamment « authentiques » à nos yeux. Il s’agit plutôt de comprendre pourquoi la modernité qui leur est proposée prend presque toujours la forme de l’uniformisation.

Partout les mêmes constructions, les mêmes enseignes, les mêmes vêtements, les mêmes écrans. Partout le même désir de ressembler à un modèle venu d’ailleurs. Ce qui disparaît n’est peut-être pas l’identité amazighe/marocaine elle-même, mais la diversité des formes par lesquelles elle s’exprimait.

Le long de la route reliant Asni à Imlil, mon attention était partagée entre les vestiges du séisme (éboulements, maisons endommagées, blocs de pierre menaçant encore de tomber) et les signes d’une activité touristique toujours plus intense.

Les cafés, les auberges, les hébergements se succèdent. Des autocars chargés de touristes s’arrêtent au bord de la route, le temps de prendre quelques photos. On descend, on cadre la montagne, on pose devant le paysage, puis on remonte dans le car.

Le territoire devient une succession de points de vue à consommer.

Route vers Imlil depuis Asni

Arrivé à Imlil, j’ai retrouvé une impression déjà ressentie à Lukla, au Népal, ou à Leh, au Ladakh : des panneaux indiquant des guest houses partout, des restaurants, des agences de randonnée, des boutiques de location de matériel, une foule de visiteurs circulant au milieu des habitants.

Toute une économie locale s’est organisée autour de leur présence. Muletiers, guides parfois improvisés, porteurs, cuisiniers et hommes à tout faire offrent leurs services dans un marché où le travail reste peu payé et la concurrence rude.

Le changement est considérable, Imlil me paraît désormais saturé. La promotion du massif du Toubkal par les campagnes touristiques, les réseaux sociaux et les influenceurs a accéléré sa médiatisation.

Les images de sommets enneigés, de villages en pisé, de vallées isolées circulent partout. Elles attirent un nombre croissant de visiteurs en quête de paysages présentés comme sauvages, authentiques, encore préservés.

Mais plus ces lieux sont photographiés comme des sanctuaires intacts, plus ils sont transformés pour accueillir ceux qui viennent les contempler.

La régulation de l’activité touristique me semble faible, ou en tout cas peu visible. On laisse le marché organiser les flux, les constructions, les services. Les règles paraissent parfois négociables, les contrôles irréguliers, les arrangements toujours possibles.

À peine arrivé à Imlil, je me suis mis à marcher vite pour quitter le village et retrouver le sentier menant à Tachedirt. J’avais du mal à cacher ma tristesse devant l’ampleur des changements. Je n’arrivais plus à jouer le touriste ordinaire, émerveillé par quelques sommets et indifférent à tout le reste.

Pourtant, je ressentais aussi de la compassion pour cette population locale livrée à elle-même, contrainte de chercher par tous les moyens une place dans une économie touristique instable.

Comment reprocher à un habitant d’ouvrir un café, de construire une chambre supplémentaire, de louer une mule ou de s’improviser guide, quand ces activités représentent parfois les seules perspectives de revenu disponibles ?

La contradiction était difficile à ignorer. Je regrettais l’afflux des visiteurs, mais j’étais moi-même l’un d’eux. Je déplorais la transformation du paysage tout en empruntant les routes, les taxis, les gîtes et les sentiers aménagés qui rendaient mon voyage possible.

Dès les premiers kilomètres de la piste menant à Tachedirt, les premiers névés sont apparus. Au loin se dressaient les sommets de l’Angour, de l’Annrhemer et de l’Aksoual, entièrement vêtus de blanc.

Route vers Tacheddirt depuis Imlil

À mesure que je progressais, la neige recouvrait davantage le sentier. Dans les parties restées à l’ombre, la couche était encore épaisse et mes pieds s’y enfonçaient profondément. Le bruit de la circulation et l’agitation d’Imlil s’éloignaient peu à peu. Je retrouvais enfin le silence que j’étais venu chercher.

La vallée de Tachedirt commençait à se dévoiler, avec ses cultures en terrasses, ses jardins encore verdoyants, ses versants dominés par les sommets enneigés. Pendant quelques instants, j’ai retrouvé l’image que j’avais gardée en mémoire.

Vallée de Tacheddirt et ses cultures en terrasse

Mais là encore, de nouvelles maisons semblaient avoir surgi de nulle part.

Au loin, plusieurs voitures étaient arrêtées au bord de la piste. Des touristes étrangers et des visiteurs marocains étaient venus photographier la vallée. Ils avaient pris place dans un restaurant-café improvisé, installé face au panorama.

La montagne elle-même paraissait avoir été transformée en terrasse panoramique.

Après environ deux heures de marche, Tachedirt est finalement apparu. Le village s’était considérablement agrandi. Le béton y avait, lui aussi, fait son apparition.

Vue sur la crête de l’Aksoual depuis                l’entrée de Tacheddirt

Lors de ma première visite, en 2009, la majorité des habitations étaient encore construites en pisé. Aujourd’hui, les maisons traditionnelles sont devenues minoritaires. Les façades en terre se retrouvent progressivement encerclées par des bâtiments cubiques, des parpaings apparents, des dalles de béton, des étages laissés inachevés en attendant des jours meilleurs.

Le même phénomène qu’à Imlil se reproduisait, à une échelle plus modeste : les guest houses s’étaient multipliées, et les touristes avec elles.

Le regard des habitants me semblait aussi avoir changé. Autrefois, je l’avais trouvé accueillant, curieux, chaleureux. Cette fois, il me paraissait plus réservé, parfois indifférent, souvent méfiant.

Mais peut-être mon propre regard avait-il changé aussi. Peut-être étais-je arrivé la première fois avec la naïveté du voyageur qui croit découvrir un monde ignoré de tous. Peut-être les habitants avaient-ils simplement appris, au fil des années, à se protéger des visiteurs, de leurs appareils photo, de leur fascination parfois envahissante.

Je ne retrouvais plus cette sensation d’arriver en terre amazighe isolée après un long périple. Il n’y avait plus vraiment de seuil à franchir, plus de rupture nette entre le monde extérieur et la vallée. Le téléphone, le tourisme, l’argent et les images avaient depuis longtemps parcouru le chemin avant moi.

Cette fois, je me suis rendu directement à la guest house. J’ai récupéré la clé de ma chambre et je suis allé me reposer.

Un peu plus tard, Ibrahim et Rachid m’ont appelé pour que je les rejoigne sur la terrasse. Face aux montagnes enneigées, on a parlé des nouvelles du village, des familles, des constructions récentes, de l’arrivée croissante des visiteurs.

On s’est surtout remémoré le Tachedirt d’autrefois, celui d’avant le tourisme de masse et les réseaux sociaux.

Eux aussi éprouvaient de la nostalgie pour une époque qu’ils décrivaient comme plus simple, marquée par l’honnêteté, l’entraide, la générosité. Ils racontaient un village où les portes restaient ouvertes, où l’on partageait le peu qu’on possédait, où l’intérêt individuel ne l’emportait pas encore systématiquement sur celui de la communauté.

Aujourd’hui, disaient-ils, chacun pense davantage à lui-même, à sa maison, à son commerce, à sa part du tourisme. La concurrence s’est installée là où régnait autrefois une forme de solidarité.

Puis l’un d’eux a dit une phrase qui résumait peut-être tout ce qu’on cherchait à exprimer :

« Il n’y a plus de baraka. »

La baraka, ce n’est pas seulement la bénédiction divine. C’est aussi cette grâce invisible qui habite les lieux, les gestes, les relations entre les êtres. Une richesse qui ne se mesure ni en mètres carrés, ni en nuitées, ni en abonnés sur Instagram.

Le village avait peut-être gagné des routes, des maisons, des cafés, des visiteurs. Mais selon eux, quelque chose d’essentiel s’était retiré.

La baraka avait laissé place aux lois du marché.

Vue la nuit sur la crête de l’Aksoual depuis le gîte de Brahim – La seule chose qui n’a pas changé, c’est la grandeur de la montagne